À présent, tout le monde connaît l’histoire de cet homme qui raconte à un ami l’arrangement auquel lui et son épouse ont fini par parvenir après des années de querelles. « Je décide des grandes questions, explique le mari triomphant, et elle décide des petites. La paix mondiale, l’économie, la politique nationale : c’est mon domaine. Elle s’occupe du budget familial, de l’éducation des enfants et des autres affaires du quotidien… »

Nous avons souvent tendance à penser notre relation avec D.ieu selon un schéma similaire. Lorsqu’il s’agit des détails du quotidien, nous décidons en grande partie par nous-mêmes. Les grandes questions, en revanche, relèvent du domaine de D.ieu. Le but de la création, le sens de la vie : ce sont des choses que D.ieu a décidées et que nous ne pouvons espérer comprendre, encore moins influencer de quelque manière que ce soit.

L’enseignement ‘hassidique affirme que c’est l’inverse qui est le cas.

Lorsqu’il est question des commandements et des interdits du quotidien, la Torah nous présente une liste d’instructions d’une extrême précision. Certes, nous disposons du libre arbitre. Mais, à ce niveau, le « libre arbitre » ne désigne pas l’autorité de déterminer comment les choses devraient être, de décider ce qui est juste ou faux. Il signifie simplement que nous pouvons choisir d’obéir à la volonté divine, mettant ainsi notre vie en harmonie avec la manière dont le Créateur de la vie l’a conçue pour être vécue, ou bien, au contraire, choisir de lui désobéir. Ce second choix étant si manifestement insensé et autodestructeur, on pourrait soutenir qu’il peut difficilement être qualifié de « libre » ! (D’un autre côté, on peut aussi soutenir qu’il s’agit là de la liberté ultime : la liberté d’agir même contre son propre intérêt fondamental et son propre désir intrinsèque.)

Quoi qu’il en soit, les « petites choses » relèvent de la décision de D.ieu. Mais lorsqu’il s’agit des questions les plus fondamentales de la vie – des questions telles que : Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous ici ? – c’est alors que D.ieu dit : « Cela dépend de vous. Et quelle que soit la manière dont vous choisirez, vous, de définir la raison d’être de votre existence et votre relation avec Moi, cela deviendra votre vérité. C’est ainsi que Je vous considérerai, et c’est ainsi que J’entrerai en relation avec vous. »

Les quatre gardiens

Dans l’un de ses enseignements, le Rabbi de Loubavitch fait appel à l’image des « quatre gardiens », dont les lois sont exposées dans la paracha de Michpatim (Exode 21–24), pour décrire quatre manières, pour l’homme, de se définir lui-même, et la réponse divine correspondante.

Pour comprendre l’analyse du Rabbi (fondée sur les écrits de Rabbi Yechaya Horowitz, le grand érudit et kabbaliste du XVIᵉ siècle appelé « le Chaloh »)1 , il convient tout d’abord de résumer les lois relatives aux « quatre gardiens », telles qu’elles sont énoncées dans notre paracha et expliquées par le Talmud et ses commentateurs.

Un « gardien » (chomer) est toute personne qui se trouve responsable, pour une raison quelconque, d’un objet appartenant à autrui. La Torah distingue au total quatre types de gardiens, chacun étant tenu à un degré de responsabilité spécifique.

1) Le gardien non rémunéré. Il s’agit de celui qui prend soin du bien d’autrui à titre gracieux, sans recevoir de compensation pour sa peine. Bien qu’il soit tenu d’en assurer la garde avec sérieux, sa responsabilité, en cas d’incident, est limitée. Si l’objet est endommagé ou perdu en raison de sa négligence, il doit indemniser le propriétaire ; mais tant qu’il a assuré la surveillance raisonnable à laquelle il s’était engagé et qu’il prête serment à cet effet, il est exonéré de toute responsabilité.

2) Le gardien rémunéré. Du fait qu’il est payé – ou autrement rétribué – pour ses services, le niveau d’attention que l’on attend de lui, ainsi que sa responsabilité en cas d’incident, sont plus élevés. La Torah distingue ici entre les dommages évitables, tels que la perte ou le vol, et les dommages inévitables, comme le vol à main armée ou la mort naturelle de l’animal. Le gardien rémunéré est responsable des premiers et exonéré, par serment, des seconds.

3) L’emprunteur. Il assume, et de loin, le niveau de responsabilité le plus élevé. Contrairement aux deux premiers gardiens, dont la garde du bien se fait dans l’intérêt du propriétaire, l’objet est confié à l’emprunteur exclusivement pour son propre bénéfice. En conséquence, il est tenu de restituer ce qui lui a été confié intact, ou d’en acquitter la valeur, quel que soit son degré de faute dans le dommage survenu. Même si l’objet emprunté est détruit par la foudre, l’emprunteur doit payer. (Il n’existe que deux exceptions à cette responsabilité totale : a) si le dommage résulte de l’usage normal de l’objet ; b) si le propriétaire se trouvait avec lui au moment de la perte.)

4) Le locataire. La Torah mentionne enfin un quatrième cas : celui du locataire, qui paie pour l’usage du bien, sans que l’Écriture ne précise clairement l’étendue de sa responsabilité. Le Talmud rapporte deux avis à ce sujet. Rabbi Yehouda estime qu’il est assimilable au gardien non rémunéré, responsable uniquement en cas de négligence manifeste. Rabbi Méir, en revanche, considère que ses obligations sont identiques à celles du gardien rémunéré, et qu’il est également responsable des « dommages évitables », tels que la perte ou le vol.

Pourquoi le locataire constitue-t-il une quatrième catégorie ?

De toute évidence, ces quatre cas ne sont pas les seuls possibles dans lesquels une personne se trouve responsable du bien d’autrui. Les situations envisageables sont virtuellement infinies. Pourtant, elles relèvent toutes de l’une de ces catégories. Le Talmud examine en effet de nombreux autres cas – par exemple celui qui trouve un objet perdu et en assure la garde jusqu’à ce que le propriétaire soit identifié, ou celui qui détient le bien d’autrui en gage d’un prêt – et détermine, dans chaque situation, à quelle catégorie appartient le « gardien » concerné.

Dès lors, une question se pose : pourquoi parle-t-on de quatre catégories de gardiens ? Pourquoi le locataire est-il considéré comme une catégorie à part entière, alors que les lois régissant sa responsabilité sont identiques soit à celles du gardien non rémunéré, selon Rabbi Yehouda, soit à celles du gardien rémunéré, selon Rabbi Méir ?

La réponse tient au cœur même du désaccord entre Rabbi Yehouda et Rabbi Méir quant au statut du locataire.

Celui qui loue un objet le reçoit afin d’en tirer usage et paie le propriétaire pour ce privilège. Selon Rabbi Yehouda, le paiement effectué correspond exactement à la valeur du droit d’usage dont il bénéficie. Le fait qu’il tire profit de la possession du bien d’autrui et le fait que le propriétaire soit rémunéré s’annulent donc mutuellement. Le locataire ne reçoit rien en contrepartie des soins qu’il prodigue à l’objet ; il doit donc être considéré comme un gardien non rémunéré.

Rabbi Méir ne conteste pas cet équilibre entre avantages et obligations, mais il adopte une perspective radicalement différente. Selon lui, la question essentielle n’est pas de savoir ce que le gardien reçoit en échange de sa peine, mais pourquoi l’objet se trouve en sa possession. Dans le cas du gardien rémunéré comme dans celui du gardien non rémunéré, l’objet est entré dans leur domaine pour l’intérêt de son propriétaire ; la responsabilité est donc limitée. Dans le cas du gardien non rémunéré, elle se limite à la négligence manifeste ; dans le cas du gardien rémunéré, le fait qu’il retire lui aussi un certain bénéfice entraîne une élévation de sa responsabilité d’un degré.

Dans le cas de l’emprunteur et du locataire, en revanche, l’objet a quitté le contrôle de son propriétaire pour l’intérêt du gardien. La responsabilité est alors totale. L’ajout du facteur secondaire qu’est le paiement produit un effet analogue à celui observé pour le gardien rémunéré : parce que le locataire paie pour l’avantage qu’il retire, son niveau de responsabilité est abaissé d’un cran. Ainsi, le gardien rémunéré est essentiellement un gardien non rémunéré à qui l’on a demandé davantage, tandis que le locataire est fondamentalement un emprunteur qui a payé pour voir sa responsabilité réduite. Le fait que, techniquement, le locataire et le gardien rémunéré soient responsables dans les mêmes circonstances est purement secondaire. En leur essence, le gardien rémunéré a davantage en commun avec le gardien non rémunéré, et le locataire davantage en commun avec l’emprunteur, qu’ils n’en ont entre eux.

Dans les mots du Talmud, selon Rabbi Méir : « Il y a quatre gardiens, bien que leurs lois soient au nombre de trois ». La classification des « quatre gardiens » lui revient exclusivement. Selon Rabbi Yehouda, en revanche, il n’existe en réalité que trois gardiens, le locataire n’étant qu’une forme de gardien non rémunéré.

Sur le plan spirituel

Tout ce qui précède s’applique également à la vie intérieure de l’âme et à sa relation avec son Créateur.

Le rôle de l’homme dans la création est, au fond, celui d’un gardien. « Et D.ieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder » (Genèse 2,15). Le Créateur a confié Son monde à notre garde, nous chargeant de préserver et de développer les ressources qu’Il a accordées et rendues accessibles à chacun.

Les lois de la garde, telles que la Torah les formule, touchent à certaines des questions les plus centrales de la vie. À qui appartient la vie, en définitive ? Possédons-nous, par nature, un droit intrinsèque « à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur », ou devons-nous mériter ces droits ? Quelles sont nos responsabilités envers notre Créateur et les rétributions que nous pouvons espérer en retour ? Suffit-il de « faire de notre mieux » en attendant que les bénédictions affluent, ou la récompense est-elle fonction de l’accomplissement réel ?

Les « quatre gardiens » (selon le modèle de Rabbi Méir) représentent quatre approches de la vie. La première est celle du gardien non rémunéré, figure de l’altruisme, qui incarne l’idéal : « Je n’ai été créé que pour servir mon Créateur » (Talmud, Kidouchine 82b). Il considère sa vie, ses talents et ses biens comme une propriété divine qui lui a été confiée pour être cultivée et préservée. Il ne ressent pas non plus que D.ieu lui doive la moindre compensation pour ses efforts.

À l’autre extrême se trouve l’emprunteur, qui reçoit ce qu’il reçoit pour son propre bénéfice. Pour lui, le sens de la vie est l’épanouissement et la réalisation de soi. Il peut reconnaître qui est le Propriétaire ultime, certes, et accepter ses obligations envers Lui en tant que gardien (au point de respecter scrupuleusement chaque prescription de la Torah), mais il n’a pas le sentiment de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit pour l’usage des bienfaits de la vie.

Le gardien rémunéré et le locataire occupent une position intermédiaire entre ces deux extrêmes. Sur la question « Pourquoi sommes-nous ici ? », ils divergent autant que le gardien non rémunéré et l’emprunteur, mais chacun tempère sa vision de la vie par l’idée de paiement. Le locataire, sur le plan spirituel, est un emprunteur en ce sens qu’il voit le but ultime comme l’accomplissement de soi, tout en estimant devoir mériter ce privilège en servant aussi son Créateur. Le gardien rémunéré, quant à lui, se rapproche du gardien non rémunéré en ce qu’il considère l’accomplissement de la volonté de D.ieu comme la finalité de la vie, mais se réserve une part d’intérêt personnel. Il estime avoir droit, lui aussi, à « une vie à soi » en retour de son travail de gardien au service du Tout-Puissant.

Laquelle est la bonne ? Toutes à la fois

Nos Sages enseignent que D.ieu agit envers nous « mesure pour mesure », répondant à notre comportement à la manière dont nous définissons notre relation avec Lui. Rabbi Israël Baal Chem Tov interprète ainsi le verset « D.ieu est ton ombre » (Psaumes 121,5) : le Tout-Puissant nous permet d’établir la base et le ton de notre relation avec Lui, et y répond en conséquence, de la même manière que l’ombre d’un homme suit chacun de ses mouvements.

L’homme a reçu toute latitude pour choisir le mode de « garde » par lequel il entend définir sa vie. Il peut opter pour l’approche du « repas gratuit » de l’emprunteur. Mais alors, dit le Tout-Puissant, il doit aussi en répondre pleinement. Si les choses tournent mal dans sa vie, s’il se trompe ou commet des erreurs, ou même si des circonstances indépendantes de sa volonté le submergent, c’est son affaire. Après tout, c’est lui qui a décidé qu’il s’agissait de « sa » vie.

Il peut aussi adopter la définition de soi du locataire, auquel cas il est déchargé d’une partie de la « responsabilité ». Parce qu’il a conscience de sa dette envers le Créateur, il n’a pas à porter seul les fardeaux de l’existence. Il en va de même pour le gardien rémunéré. Certes, il ne s’est pas entièrement consacré à sa mission, se réservant un « droit » à la récompense, mais son approche fondamentale demeure que la vie n’est pas la sienne, mais celle de son Créateur. Répondant « mesure pour mesure », le Tout-Puissant se comporte envers lui de façon analogue : les « lois » qui régissent sa vie le protègent, dans une certaine mesure, d’un abandon total au « hasard », mais le laissent encore exposé aux incertitudes et aux accidents qui menacent une existence semée d’embûches.

Le gardien non rémunéré, en revanche, se trouve à l’abri de toute vulnérabilité, à l’exception de la négligence manifeste. Tant qu’il demeure fidèle à sa mission dans la vie, il n’a pas à s’inquiéter des pièges du monde matériel. Parce qu’il a renoncé à toute parcelle d’ego, parce qu’il envisage sa vie uniquement en termes de service de son Créateur, D.ieu assume la pleine responsabilité de sa vie.